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Claude Lonfat: ses sculptures, sa cabine téléphonique

C’est l’histoire d’un aveugle, Claude Lonfat, qui sculpte des pierres ollaires et les expose dans une cabine téléphonique. (D)étonnant non? HOP ! Emballé en deux phrases. Tu regardes les photos, tu passes à autre chose. Vraiment ? Tu n’en veux pas un peu plus ?

 

Je peux aussi développer en un seul paragraphe, mais concis.

Claude Lonfat, aveugle, passe des centaines d’heures à créer des sculptures uniques et sensuelles. Il lime, il ponce des gros blocs de pierre ollaire. Il rêvait de les exposer… dans une cabine téléphonique devant chez lui. Projet devenu réalité depuis quelques semaines. Tu en connais beaucoup des aveugles sculpteurs qui présentent leurs œuvres ainsi ? Tu as compris pourquoi il figure sur le site Valais Surprenant ? Nous sommes devenus si intimes, ô lectrices et teurs, que mes questions contiennent des réponses tacites…

A présent, si tu m’offres plus de temps, je peux réellement te raconter une histoire plus étayée, avec des vraies tranches d’humanité dedans. Tu nous fais ce cadeau? On y va!

Noir. Avec Claude Lonfat, le noir est très noir…

Non, il ne s’agit pas d’un bogue technique… mais bien d’une erreur visuelle dans la vie de Claude.

2008    Comme bien d’autres, j’ai beaucoup écrit sur Claude dont j’ai croisé la destinée voici 11 ans pour un article paru dans Le Matin. Par le biais du Dicodeur valaisan Daniel Rausis, j’avais reçu le manuscrit de son livre « Soleil Noir » qui traitait d’un parcours de vie parsemé par trop de morts. Je te pose la réalité crue en noir très brut et en blanc de linceul. Claude a perdu : sa vue (rétinite pigmentaire), sa femme Jeanno en 1993 (maladie de Danone, une saloperie de maladie orpheline), son fils Christophe en 2006 (maladie de Danone, une saloperie de maladie orpheline, oui je le redis…). Claude a sauvé : son second fils Xavier (en 2007, grâce une transplantation du cœur, in extremis), sa raison (par l’humour, le bon vin, la sculpture).

Au cœur des sculptures de Claude

“Je suis allé sans aucune conviction à mon premier cours de sculpture, je suis revenu avec plein d’idées!”

Claude part de blocs plutôt costaud en pierre ollaire et il lime. La matière passe par un régime amaigrissant qui dure des centaines d’heures. Claude, dans son atelier, met la musique à coin et son esprit s’immisce dans l’ADN de l’ollaire. C’est une projection dans les courbes. “Mes pierres sont sensuelles, charnelles”... Son esprit et son toucher devinent les formes, ils les accompagnent.

“La pierre ollaire a un avantage, elle est lourde mais elle est tendre. Elle a du caractère mais elle peut se fendiller.”

L’entreprise titanesque fascine. D’autant que Claude ne commercialise pas ses sculptures. La seule fois, cela s’est passé lors d’une vente aux enchères à Genève et faveur du don d’organes. Une greffe du cœur a sauvé Xavier, Claude se sent redevable dans le militantisme.La soirée se déroulait à l’Hôtel Intercontinental. Dans les lots sur lesquels il fallait miser, il y avait un maillot et un casque de sportifs célèbres. Claude, torché par quelques consommations alcoolisées, a pris la parole sans retenue. Sur son histoire et le don d’organes. L’assemblée internationale s’est révélée plus que sensible aux plaidoyers d’un aveugle de Savièse. Elle a misé plus sur SA pierre ollaire (4500 francs) à lui que sur le maillot et le casque des célébrités.

“Il y avait surtout deux personnes qui se disputaient les enchères. A la fin, l’une d’entre elles m’a confié qu’elle serait monté jusqu’à 10 000 francs. Tout l’argent est parti pour Swisstransplant.”

Tu comprends le topo ? Ses pierres ollaires, Claude les offre à celles et ceux qui comptent autrement que par des enjeux mercantiles.

 

Des pierres ollaires semées sur un chemin de vie – Clique sur play, écoute…

Une pierre en métamorphoses

Claude passe des éternités et quelques mois sur ses sculptures. Maria – noble dame qui lui rend visite toutes les semaines pour tenir en ordre le ménage des Lonfat – a photographié avec son smartphone l’évolution du travail. Sur ce bloc, cela commence le 13 octobre 2007 et se termine le 13 avril 2018.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une seule fois, Claude a exposé ses pierres à Sion, chez un opticien de ses amis… Un homme généreux qui veille sur lui depuis un bail. Claude te l’annonce comme une douce ironie : un aveugle qui présente ses sculptures chez un spécialiste de la vue, c’est presque de l’humour digne de son obscurité constante.

“Je trouvais aussi marrant que les gens aillent voir l’exposition d’un aveugle la nuit, dans les vitrines éclairées.”

Ces présentations sporadiques frustraient Claude.

Un autre projet s’était glissé dans son esprit, et quand ça se passe, cela hante ses obsessions et cela devient réalité.

“J’ai toujours dans ma tête des idées un peu particulières, un peu atypiques.”

Pourquoi ne pas exposer ses pierres ollaires devant chez lui, à Drône, dans une cabine téléphonique ?

Oui, pourquoi pas ?

 

Il y a un nouvel abonné à la cabine que vous avez demandée, ne quittez pas

 

2018   De projet, ce souhait a rencontré la réalité de l’action. Après une période de gestation, il a suffi de quelques mails pour que la situation bouge durant l’automne 2018. Swisscom, qui retirait ses cabines téléphoniques des quatre coins du pays, se révèle réceptive à l’appel de nouvelles utilisations. Dans la majeure partie des cas, cela se mue en boîte à livres ou en coin à défibrillateur…

“A un moment donné, si on n’a plus de challenge, on devient fade.”

La demande de Claude détonnait, surprenait (il fallait que je le case, c’est ma marque de fabrique…)… Après deux semaines de latence, Swisscom acceptait de fournir une cabine téléphonique à Claude, à l’œil ce qui semble normal au vu de certains paramètres.

 

Et voilà la seule cabine ex-téléphonique qui expose des sculptures réalisées par un aveugle! Détails de vive voix…

 

27 février 2019, comment assembler une cabine en trois heures

2019   Une des forces de Claude tient dans son réseau. La 5G, à côté, se révèle d’une puissance insignifiante. Swisscom offrait la cabine mais il fallait venir la chercher ! Et pas en Valais, dans le canton de Fribourg, à Villars-sur-Glâne.

En quelques appels, puis sans doutes d’autres apéros, des volontaires ont été désignés et le déménagement réalisé. En deux mois, la cabine s’est aménagée. Electricien (elle brille dans la nuit), serrurier (elle est protégée), menuisier (elle a un superbe plancher), vitrier (les présentoirs sont aériens), peintre (pour un crépi qui ressemble à la façade de la maison) ont donné corps à cette vue d’un esprit foisonnant.

“J’ai eu affaire avec des corps de métiers extraordinaires. Ils se sont impliqués comme s’ils avaient dû refaire la chambre d’Elisabeth au Château de Windsor.”

Fin prête la cabine attend ses visiteurs, Dès qu’il met le nez dehors, Claude distribue des flyers ( Claude Lonfat, pierres ) qui proposent visites et/ou atelier. Un interphone permet d’entrer en contact avec l’intéressé. Social, sans muselière, avec un sacré esprit de partage, Claude ne demande rien de mieux que d’échanger avec toi…

“Je donne des cours gratuitement. Si vous venez avec une bouteille, je ne vous engueulerai pas.”

Prêt? Tu es encore devant ton ordi? Pffff…. Mets ton GPS sur Route des Prêles 22, 1965 Savièse…

Joël Cerutti

 

PS: Vernissage de la Cabine, le 18 septembre 2019

Cela a tourné comme du papier à musique et il y en avait pas mal (de la musique) et du vin, et des plats, et des raclettes. Une organisation assurée par la garde rapprochée de notre sculpteur qui avait, par ailleurs, annoncé le vernissage sur les ondes de la Ligne de Cœur!

Et mille mercis à Maria, la Fée du Logis de Claude, qui a mobilisé ses ami.e.s portuguais.e.s !