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ALPHABET, C, D, E… Sylvie Bourban jongle avec les lettres. Celles de son répertoire, celles des chansons anglo-saxonnes ou francophones. D’où la décision – «logique» – de mener une interview sur les lettres de son nom à elle, Sylvie Bourban.

Buffet de la Gare de Lausanne, Sylvie Bourban concède par SMS quelques minutes de retard pour notre rencontre. Futée, elle envoie un lien qui me redirige vers une interview télévisée qu’elle a accordé à un autre média. Histoire de patienter. Comme un avant-goût.

«Tu as une autre couleur que l’autre fois», dit-elle en s’installant, alors que je n’ai pas fini de visionner sa prestation sur mon iPhone.

Sylvie porte une veste identique à celle que j’ai vue sur des clichés pris à Conney Island par une talentueuse amie photographe, Aline Fournier.

 

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Pas d’interrogations précises dans ma besace. Enfermer Sylvie Bourban dans un carcan de questions/réponses serait amoindrir beaucoup de forces vives. L’astuce consiste à lui demander de réagir aux propres lettres de son nom. Au sommet de la page quadrillée du carnet Moleskine, j’ai calligraphié, en majuscules séparées, S Y L V I E  B O U R B A N. Le thé vert infuse, les réactions fusent.

S   (Je lui suggère le «Swing» du jazz, pas celui du golf ou de la boxe)

Le swing, c’est Ella Fitzgerald.

 

Pour que le swing soit parfait, il lui faut une certaine nonchalance dans le tempo, si il y a un léger «laid back», cela donnera plus facilement l’envie aux gens de bouger. Tu écoutes Billie Holiday, elle est toujours légèrement en retard dans son phrasé, c’est ça qui fait toute la différence pour un tempo impeccable.

(J’essaie une déclinaison sur le S de «Stress» avant d’être sur scène) Parfois, quand je me sens stressée, je joue la nonchalance sur scène… cela me donne une impression de détente, autant pour le public que sur moi… ça m’aide.

Y   (« Ah? C’est comme You Tube, pour toi ? »)

C’est très bien pour certains artistes, ceux qui touchent déjà assez de droits. Pour d’autres, cela devient plus… complexe. Sur You Tube, je peux puiser, comme mes élèves, des sons, y découvrir des musiques. J’y découvre aussi des concerts entiers, comme par exemple un bijou de Betty Carter – une autre grande dame du jazz. Beaucoup de choses ne s’y trouvent que là.

 

J’y déniche des trésors, comme cette répétition entre Chet Baker et Van Morrison. Ce dernier a quelques soucis avec sa partition. Il est ému, authentique, fragile… et talentueux dans sa vulnérabilité. J’aime quand, dans l’interprétation, tout n’est pas tout le temps mené à la force du volontarisme. Et puis Chet Baker y est magnifique de douceur.

 

J’aime travailler à être une passeuse, un médium pour les chansons que j’interprète. En enlevant les difficultés techniques le plus possible et en démystifiant la difficulté mélodique, j’ai le sentiment que le public recevra les paroles, l’énergie de la chanson plutôt que mes difficultés à la chanter.

L (comme le prénom «Leonard», associé à Leonard Cohen

Je trouve qu’il n’a pas une tête de Leonard ! Ne trouves-tu pas que parfois certaines personnes n’ont pas la tête de leur prénom ? J’ai une magnifique photo de lui dans ma chambre à coucher. Prise par Georges Braunschweig à un concert auquel j’étais présente, au Montreux Jazz Festival en 2013.

Cohen

 

Pour moi, c’est la beauté incarnée, cet homme. Face à lui, il est difficile de ne pas être désarmée, de ne pas se laisser envahir par sa bonté. Il doit être impossible de garder sa hargne face à un tel homme. J’aime sa vulnérabilité aussi. Je suis une inconditionnelle, c’est pour ça que j’en parle de façon plutôt naïve. Je suis loin de connaître tout de lui. Je peux écouter une de ses chansons cent fois avant de passer à une autre.

 

Je le vois comme un artisan du quotidien. Il a rencontré beaucoup de difficultés, d’écueils. Il a tout perdu plusieurs fois, sa grandeur se trouve également dans le dépouillement. Il a dû reprendre des tournées pour des raisons financières, et néanmoins il le fait avec une sincérité et une générosité hors du commun.

Je suis allée voir un de ces concerts, qu’il a donné à 78 ans, et qui a duré presque quatre heures. Il ne s’arrêtait plus ! Le lendemain, j’étais crevée et je devais partir avec Pierre pour mon premier test en montagne, pour savoir si j’étais capable de faire la Dent Blanche.

V-I-E (« On groupe les trois dernières lettres ? »)

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Je suis en VIE, l’ENVIE… J’aime qu’il y ait tout ça dans mon prénom. Je suis quelqu’un de très vivant, j’aime plonger d’une émotion à l’autre comme le font les enfants, je tiens à garder ce côté-là. Cela peut parfois avoir l’avantage de désarmer les gens. Enfin… Cela dépend dans quelle mesure ils ont besoin d’être rassuré… Rester en VIE, cela me donne aussi beaucoup d’énergie. J’ai une force de vie très forte en moi. Je peux me sentir très mal avant un concert et pourtant, lorsque je regarde la vidéo, on ne voit rien, ou presque. C’est étonnant de découvrir ça. Je ne cache pas pourtant, j’essaie de faire mon job au mieux.

B (… comme bibliothèque qui dévie sur livre)

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J’adore les livres qui sont plus compliqués que moi, qui me donnent à réfléchir… «Le Parfum» a été mon premier ouvrage préféré quand j’étais ado. Il possède toutes les dimensions sensorielles et humaines : l’image, l’odorat, le bon, le mauvais. Récemment, j’ai adoré «Anima», de Wajdi Mouawad, une merveille mais avec certaines images que je regrette à présent d’avoir en moi. Un bouquin coup de poing, qui m’a percutée, et j’aime être percutée par un livre. Je n’avais pas regardé la quatrième de couverture. Je ne le fais jamais. C’est une naïveté que j’aime entretenir. Là, je lis «La Divine chanson» (elle l’a apporté avec elle, il repose sur la table du Buffet de la Gare) où c’est un chat qui raconte l’histoire. Avec des phrases magnifiques comme: «Qu’importe le pelage, ou le nom qu’ils me donnent, je suis le même et je suis un autre». J’aime quand cela me surprend suffisamment pour me faire réfléchir. Une chanson, c’est pareil, non ? Elle doit te surprendre, t’attraper, elle doit avoir suffisamment d’ouverture pour ne pas forcément te dire ce que tu dois en penser. Tu restes libre d’en choisir le sens. Chacun peut s’identifier, avec sa propre histoire de vie.

O (dans le genre du verbe «oser »)

Oser, c’est le mouvement, des terrains de jeu, des explorations. Sur Facebook, par exemple, je m’amuse avec mes images, une sorte d’exploration autour du narcissisme, selon la définition psychologique du mot: « Fonctionnement général de la personnalité dont le but ultime est la recherche par le sujet de sa propre image. » Il y a beaucoup de photos de moi à la montagne ? Lorsque j’ai vu une vidéo de gens qui faisaient la Dent Blanche, je me suis dit qu’ils étaient complètement fous d’être là-haut. Je n’arrive pas à croire que j’y étais ! Je ne suis pas une montagnarde aguerrie et je ne fais pas la maligne quand j’y suis. Et puis, il faut redescendre face au vide. Je n’avais pas réalisé ça : redescendre. Face au vide. J’ai souffert ! Il faut oser le courage, hein, dis ?

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U (pour univers…  « J’en ai un… »)

Je me rends compte que j’ai toujours la même «couleur», que je tisse une sorte de fil rouge tout en gardant l’objectif de toujours rester connectée à ce que je suis intérieurement. L’image extérieure, c’est différent. J’en reviens aux photos car je les observe comme si ce n’était pas moi. Je découvre cet aspect de mon univers au travers du regard des autres. Et souvent je me découvre à travers les yeux du photographe. C’est un sentiment particulier. Et aussi je suis étonnée par certaines photos ou vidéos, d’y voir ce que je livre de moi… ou pas !

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R (comme Rio, le nom d’un taureau que la voiture de Sylvie a percuté)

Il aurait été impossible de l’éviter, cela a été un choc frontal à 80 km/h, la voiture était foutue, Rio aussi. J’aurais dû probablement mourir, j’ai seulement eu une forte contusion cérébrale et diverses . Je sortais d’un concert, j’avais ma robe de scène en dentelle, un châle en soie turquoise, je portais des faux cils, c’était proche de l’absurde. Il m’a été très difficile de me remettre d’avoir ôté la vie d’un être vivant. Et puis cet accident m’a soulagée de l’impression que je porte ma vie à bout de bras (pour l’aspect plus philosophico-psychologique). Ça n’est pas moi qui décide de tout, visiblement ! Et je ne suis pas non plus allée le chercher dans les champs pour qu’il se mette sur la route… (c’est l’aspect plus pratique des choses, pour ma conscience).

B (pas de bis, voir l’autre B !)

A (qui frise l’anarchie)

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La violence n’est pas dans mon parcours de vie. En même temps, je peux quand même avoir beaucoup d’affection pour certaines personnes en colère, même si elles me font peur. On peut dire les choses avec une certaine éthique tout en étant respectueux. Auparavant, lorsque je me battais contre des choses injustes, je pouvais aller trop loin, il n’y avait pas de limites. J’ai compris qu’il n’y avait pas besoin de prendre des chemins violents pour être entendu. En concert, c’est une approche identique en vers le public. S’il fait déjà le chemin d’avoir des émotions, de ressentir, je ne vais pas encore l’agresser en plus.

N (qui concerne Nendaz, ses origines, et le fait qu’elle chante en patois)

Les CD en patois, cela a été une merveilleuse opportunité de réaliser un «beau» lien avec mes racines. Cela m’a permis de m’embarquer dans cette aventure et de me lancer dans l’exploration du patois sans avoir besoin de me justifier, puisque ce CD m’était commandé. C’était confortable comme terrain de jeu. Je chante aussi en portugais, en espagnol, en arabe, etc… Il y a un standard de jazz – «Waltz for Debby» que je préfère interpréter en suédois plutôt qu’en anglais. Le sens des paroles est tellement mieux dans la version suédoise !

Propos assemblés par Joël Cerutti (texte publié le 14 avril 2015 sur le site PJ Investigations)

PS:  Et à part ça, si on lui donnait la parole en chansons, à Sylvie?