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En 1921, le poète Rainer-Maria Rilke plante plume et quartier à la tour de Muzot, au-dessus de Sierre. Les lieux hantés y abritent un petit lot de fantômes qui présentent bien des avantages que tu découvriras en fin d’article.

 

C’est balèze, un mécène. Il t’offre des trucs médiévaux sans regarder à la dépense. Tu prends la tour féodale de Muzot, élevée dans le plein air de 1250, un peu au-dessus de Sierre. Mise sur le marché immobilier de juin 1921, un certain Werner Reinhart l’acquiert, la restaure et ainsi son protégé Rainer-Maria Rilke y trouve une demeure vivifiante pour ses neurones.

Jusqu’alors, le poète zonait un peu dans Sierre et à l’Hôtel du Château. Installé dans la rusticité de son nouveau gîte, Rilke met le couvert pour un festin créatif. Sa plume se délie dans un lieu sans wi-fi, internet, smartphone ou autres écrans bleus. Ce qui représente l’atout indéniable du XXe siècle dans l’inspiration des créateurs.

Marignan et les deux prétendants

Rilke retrousse ses manches « dans des conditions un peu rudes, propres à une tour, dont on se revêt comme d’une cuirasse. » Il en apprend de belles bien corsées sur les lieux qu’il occupe. A part « le petit bruit d’une souris qui s’occupe de soi dans les nombreuses cavités jamais découvertes des murs profonds », il entend la légende de Muzot et le very bad karma de la tour.

Guillaume de Blonay, vassal de l’évêque, peut bâtir une fortification. Au XVIe siècle, un toit à bâtière et de pignons à redents modifient l’apparence initiale.

Un an avant 1515 (facile à calculer), Isabelle de Chevron s’unit en justes noces avec Jean de Montheys. Les ripailles joyeuses, caloriques et débridées durent dans les 72 heures (adapte ça en jours). Las… Jean de Montheys appartient aux mercenaires suisses à qui François 1er flanque une pâtée sanglante entre le 13 et le 14 septembre 1515 à Marignan. Montheys revient à Muzot sous forme de cadavre. Sa veuve Isabelle se retrouve dès lors un max convoitée. « Deux soupirants s’éprirent si violemment d’elle qu’ils en vinrent aux mains et dans un duel se transpercèrent mutuellement », décrit Rilke dans une missive envoyée à la princesse de Turn et Taxis-Hohenlohe, une autre de ses mécènes.

Evidemment, cette séance d’acupuncture vindicative engendre des dommages cérébraux et collatéraux.

« La malheureuse Isabelle qui semblait supporter dignement la perte de son époux ne peut se consoler de la mort de ses deux prétendants, entre lesquels elle n’avait pas encore choisi. » Devenue fort zinzin, Isabelle est maintenue en tour très surveillée et bouclée par sa vieille nourrice Ursula. La triste veuve arrive parfois à déjouer sa vigilance, de nuit, moment où elle prend la fille de l’air « On pouvait la voir très légèrement habillée, cheminer vers Miège, pleurer sur la tombe des deux ardents soupirants, et une légende raconte qu’on la trouva enfin morte au cimetière de Miège, surprise par le froid. »

L’ouvrage « La Suisse inconnue, Valais », édité par le TCS et Shell dans les années 50, prétend la tour de Muzot « hantée » à cause de ces « souvenirs terribles ». Une assertion confirmée par Rilke lui-même qui ne voulait pas être enterré dans les parages car il souhaitait laisser quartier libre à Isabelle et ne pas la déranger. Une galanterie ectoplasmique appréciable!

Une clef pour les âmes

Le guide ajoute une dose de fantôme avec la Chapelle Saint-Anne (ou Agnès) de Muzot, juste un peu plus haut. Je profite de ce léger déplacement et te rends attentif à la gabegie orthographique de Muzot qui, selon les écrits et les cartes postales, se rédige encore Musot, Mussot ou Musotte

En des temps immémoriaux, Muzot se révéla village avant un dépeuplement qui laissa l’église délaissée, puis en ruines, puis écroulée (tu apprécieras le passage au passé simple, ce qui rend le papier érudit). La chapelle « votive » qui survécut remonte, elle, la gamine, au XVIIIe siècle. Son existence provient d’un miracle, celui vécut par Nicolas Im Winkelried (dans le passé, les noms se tarabustent souvent). Nicolas fut frappé de paralysie à l’endroit de la chapelle puis guérit aussi sec.

Photo Jean-Louis Pitteloud.

Selon « La Suisse inconnue, Valais », la dépouille du Nicolas aurait été retrouvée sous terre, vers la chapelle, à l’état de squelette et tenant une clef. Histoire de s’occuper dans l’Outre Monde, Nicolas reviendrait  outre en ça à Muzot prier sous forme de fantôme. « Une flamme surgit alors sur l’autel, des plaintes et un grand bruit de chaînes se font entendre. » Ces joyeusetés durent ce qu’elles durent. Car en fait, Nicolas bosse ! « Les prières du brave donateur viennent de délivrer une âme en peine, grâce à la clef magique, qui n’est autre que celle des portes du paradis ! »

Rilke à Muzot en 1923.

Les diverses entités des lieux ont plus que profité à Rilke. Il y a pondu proses et rimes comme jamais, cultivé ses roses, planté un saule « en l’honneur de la visite de Paul Valéry ». Quand je promène un chien nommé Marley dans les environs (parfois je donne dans le dog-sitting), le quadrupède y lève rarement la patte. Au final, les fantômes attisent les muses, favorisent la pousse végétale et protègent des urines canines. Ce qui démontre une utilité certaine.

Joël Cerutti

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