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Géochimiste, spéléologue, photographe, céramiste, auteur… Claude Bernhard est un kalédioscope de curiosités. Et gare de gaffe, tu ne la cases dans aucun cadre! Entretien avant son exposition, à Sion, le 7 juin 2019.

 

À ma connaissance, des spéléologues femmes qui ont les tripes d’aller dans les entrailles de la Terre valaisanne, il en existe peu.

« Tout ce que je vois cache l’ampleur de ce que je ne vois pas. »

À ma connaissance, des géochimistes valaisannes qui partent en Namibie dater des eaux souterraines de 20 000 ans, cela ne court pas les rivières.

« J’ai envie de pouvoir me laisser porter. »

À ma connaissance, des spéléologues, géochimistes qui sculptent la lumière des photos, qui pétrissent le grès noir et le métamorphose en céramiques, il n’existe qu’un seul prototype : Claude Bernhard.

« J’ai toujours eu un immense respect pour les artisans, je suis fascinée par les mains. »

À ma connaissance, j’ai fait la sienne lors du centenaire des éditions Slatkine célébré au café homonyme. Cela se passait sur Genève, un samedi « grisoune » de novembre 2018, on s’en contrefichait, nous étions les deux seules personnes valaisannes de l’assemblée. Claude avait publié « Evolène, Regard sur un paysage » (couronné par le 1er prix 2018, catégorie « Beaux Livres », Rencontre Internationale du Livre de Montage, Arolla). Durant deux ans, elle avait retourné sens dessus dessous la géologie de sa région. Comme si elle rendait tribut à ses premières années, une période où elle gardait les vaches « en mode râteau-fourche ».

« Quand on croit connaître un endroit, on passe à côté de beaucoup de choses. »

Perso, Ivan Slatkine m’avait donné carte blanche pour mes guides « Le Valais surprenant et (d) étonnant », aussi deux ans de remuages de savoirs et d’archives.

Après un rapide détour par la case Schmolitz, nos verres de contacts ont fait la netteté sur des observations communes. Nous partagions une façon de changer les angles et d’aimer notre canton. Sans verser dans le cliché. Pas notre genre.

« C’est une espèce de discipline d’essayer d’être toujours en éveil, d’observer les choses comme elles sont dans l’instant présent. Cela exige un effort certain. Il ne faut pas juste se reposer sur ses acquis. »

Les cadres, les carcans, les conventions, tu oublies pour Claude qui a « un besoin de liberté inconditionnel ». Pour elle, les humains se fréquentent à dose homéopathique, il suffit de lire quelques considérations sur son site (http://www.claudebernhard.com/fr/accueil.html)

 

Gamine, Claude fuguait lors des promenades nocturnes dans la forêt... qui aiguisaient ses sens. Une forêt sans trop d’arbres car la profusion étouffe. Avec son frère, elle a découvert l’escalade avant d’estimer qu’il y avait un peu « beaucoup de monde » sur nos monts. Par contre, dans les grottes, les fréquentations se révèlent plus rares et sélectives.

« Sous-terre, on ne sait jamais sur quoi on va tomber. »

Des surprises qui doivent rejoindre celles des cailloux, des feuilles, des matières observées dans sa chambre d’enfant sous l’œil d’un microscope. Claude ramassait, Claude examinait derechef. « Fondamentalement curieuse », tronchue, indépendante, détestant l’injustice jusqu’à donner du poing, elle crée à La Sage, dans un atelier qui appartenait à son arrière-grand-père. La température y descend fort bas… et alors ? La rudesse, cela recentre.

Elle a découvert des préfaces au monde grâce à la bibliothèque paternelle. Accès libre. Elle bénéficiait en bonus super cadeau d’un chèque en blanc pour acheter n’importe quel ouvrage à la librairie La Liseuse. Son père qui lui a transmis force passions. Celle des déserts (qu’il photographiait), celle de la photo (les premiers gestes de Claude ? Mettre la pellicule dans un boîtier), et presque celle de la médecine.

« Mon père n’a jamais porté de blouse blanche… »

Claude a failli. Elle était attirée par la psychologie, le stage justement avec la blouse blanche et « l’étiquette » (traduire par « badge »), lui est resté en travers de l’enthousiasme… Elle l’a canalisé  vers ses voyages où elle tutoie les continents en tête à tête, en terre à terre. Partout, elle y claque des photos qui caressent les paysages, les êtres. Quand elle expose ses clichés, ils sont reproduits sur une toile. Jamais enfermés sous verre, surtout pas dans un cadre ! Tu rigoles ou quoi ?!

« J’ai toujours voulu être exploratrice » Quelque part, sur le fond, dans nos fonds, son espoir de gosse a pris forme. Elle a eu les tripes d’aller dans les entrailles de ses rêves.

Joël Cerutti

Claude Bernhard a exposé entre le 7 juin et le 20 septembre 2019 à la galerie Othal, rue des Châteaux 2, 1950 Sion. Je te tiendrai au courant de ses prochaines actus.

Intégrale de l’entretien qui a servi de base à cet article : (tu devrais l’écouter, c’est un cadeau)

MAIS ENCORE

Les dessous du Valais te travaillent ? Il existe entre 300 et 400 grottes répertoriées en Valais dont le Lac souterrain de St-Léonard. Je pourrais te parler, un peu plus loin, de la grotte de la Crête de Vaas de Granges (1,7 kilomètre). La région du Sanetsch assure avoir la plus grande concentration de cavités du sous-sol valaisan. Tu commences par la grotte des Pingouins (2,5 kilomètres). Mais celle du Potentiel Zéro à Salanfe (2,8 km) ou le réseau St-Martin-Grottes aux fées (3,6 km) ne se débrouillent pas mal aussi…

J’ai gardé en cerise sur le gâteau minéral, la grotte du Poteu à Saillon : 9 kilomètres ! Elle s’impose comme une des plus grandes « percées hydrogéologiques » au Monde ! Elle aurait servi d’habitation durant le Paléolithique, ce qui en ferait un des « plus anciens sites habités connu en Valais ». Elle s’admire de loin en passant pour toi quidam lambda car son parcours prend 16 heures à un spéléologue expérimenté…