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L’ossuaire du Grand-Saint-Bernard recueillait les dépouilles des victimes anonymes causées par la montagne. Jusqu’en 1950, la ou le touriste s’offraient un morbide frisson en allant contempler les corps momifiés. Ils pouvaient même envoyer une sympathique carte postale représentant « La Morgue du Saint-Bernard » !

En 1898, ce témoignage d’un visiteur de l’Hospice du Grand-Saint-Bernard te dresse un portrait des lieux qui tient de la nature très morte. Il a repéré, un peu éloigné de son lieu d’accueil, ce modeste bâtiment tout de pierres apparentes bâti. Peut-être lui a-t-on glissé que sa construction remonte à 1476. Sûrement l’a-t-on prévenu de ce qu’il allait y voir.

À l’intérieur se trouvait une exposition de cadavres, momifiés, posés debouts afin qu’ils ne prennent pas trop de place. Avec le temps, poussière, ils allaient redevenir poussière et os. Les dépouilles, au printemps, étaient ensuite enterrées dans un jardin, derrière l’église.

En résumé, notre visiteur de 1898 avait quand même quelque idée de ce qui l’attendait dans cette drôle de morgue.

Cela l’a quand même secoué. Je te laisse ses propos en intégralité car rien ne vaut le vécu ! « Pas de porte, des fenêtres sans vitres y laissent entrer l’air et un peu de lumière. C’est aussi par là que pénètrent les religieux pour y dresser, enveloppés d’un suaire et liés par une corde sur une planche, les cadavres trouvés dans la montagne lorsqu’ils n’ont pas été réclamés. Les derniers venus sont là debout contre le mur au fond, la face découverte, hideuse, grimaçante ; sous le suaire entrouvert, sous les vêtements qui s’effilochent et s’en vont par lambeaux, apparaissent des muscles noircis, des fémurs, des tibias ; les chaussures crevées laissent entrevoir les os dénudés des pieds. D’autres plus anciens se penchent, s’affalent les uns sur les autres. Bientôt, le temps poursuivant son œuvre lente de destruction, la corde qui les soutient se rompra, ils s’écrouleront en une masse informe, et finalement il n’en subsistera, comme de ceux qui les ont précédés, que quelques os épars sur un peu de terre noire. Même à ceux dont les nerfs ne vibrent point facilement, la vue d’un tel spectacle, dans ce décor lugubre, donne la chair de poule et l’on a hâte de s’éloigner. »

Quand la “morgue” n’était pas murée, le visiteur pouvait voir ça.

Ces restes d’humains, le livre « État et délices de la Suisse », paru à Neuchâtel, te les décrit déjà en 1778. Le rédacteur loue l’humanité des religieux qui aident les voyageurs transis et quasi martyrisés par les Alpes. « Comme la montagne est fort rude de chaque côté, il est certain que sans leurs soins charitables, plusieurs auraient péri misérablement surtout en hiver et dans les temps de dégel. Chaque jour, ils ont soin d’envoyer aux deux chemins opposés des gens avec de l’eau-de-vie et autres cordiaux ; et souvent ils rencontrent de pauvres voyageurs couchés par terre et tombés en défaillance par la violence du mauvais temps qu’ils ont essuyé, et ils leur donnent tout le secours qu’il leur est nécessaire. »

Et parfois, cela ne suffit pas…
« S’il meurt quelqu’un dans ce lieu, ils ne l’enterrent pas, mais ils le portent dans une chapelle qui est loin du couvent au milieu d’un glacier, et où les corps se gardent longtemps sans se corrompre à cause de l’excès de froid qu’il y fait. »

Cette curiosité funéraire a fini par être interdite aux visiteurs.

« Les religieux décidèrent de ne plus la laisser visiter, les touristes incapables de respecter ce lieu si émouvant, si sinistre, ne résistaient pas à l’envie d’emporter des “souvenirs”… » écrit Sylvie Bazzanella, sur le site notrehistoire.ch, en 2009. Des plus documentée, la dame ajoute que cette morgue a été murée en 1950.

« On démurait chaque fois qu’il y avait un nouveau cadavre à caser. Des cinéastes étant venus tourner un film, ils firent un trou dans le mur. C’est alors qu’on construisit une porte. Jadis, il y eut une ouverture grillagée. »

“Bons baisers de la morgue du Grand-Saint-Bernard”… Tu aurais envoyé cette carte postale à qui ?

Même interdite, cette morgue pouvait toujours impressionner le quidam car elle était représentée sur une carte postale vendue à l’Hospice. Sylvie Bazzanella – sans qui cet article ne serait rien – frappe le coup de grâce avec cette anecdote croustillante. « Une “succursale” de cette morgue existe encore de nos jours. Plus petite, elle se situe au-dessous de la Combe des morts à proximité de l’Hospitalet. Démolie en 1706 par une avalanche elle a été reconstruite. En 2009, la porte murée s’est affaissée. Des touristes qui passaient par là ont voulu y entrer. Effrayés du spectacle qui s’offrait à eux, ils se sont empressés d’alerter la police valaisanne pour signaler une dissimulation de cadavres ! »

Ceci m’a joyeusement rappelé une note que je n’avais pas utilisée dans les deux tomes du « Valais surprenant et (d) étonnant ». Je te laisse en sa compagnie.

Haut-Valais/Fiche 15

Lieu : Saas-Almagell

Titre : Comment savoir la religion d’un mort

De nos jours, connaître la religion d’une personne décédée ne demande pas de profondes investigations. On regarde ses papiers d’identité ou on appelle sa famille. Comment obtenir ces renseignements autrement et dans d’autres siècles ? À Saas-Almagell, on avait une méthode particulière lorsqu’on trouvait un mort anonyme. Le genre pauvre promeneur-contrebandier saisi par le froid et qui décède sur la commune.

Le soir, on le mettait en équilibre sur le mur du cimetière. Au matin, on avait la réponse. Si le défunt était tombé dans le cimetière, il était catholique et méritait une digne sépulture. Si ce n’était pas le cas, il s’agissait d’un hérétique.

Saas-Almagell, qui se présente « comme LA perle des villages de montagne » (dans le Haut-Valais, le mot « perle » semble touristiquement très utilisé), détient un fort attrait pour les fanatiques de ski. Depuis 1994, le champion de ski Pirmin Zurbriggen et sa femme ont repris l’hôtel fondé par son père en 1967. La fille aînée Esther a pris la relève. Pirmin passe une fois par semaine en ces lieux.

Ah oui, le cimetière n’est vraiment pas loin de l’hôtel.

Joël Cerutti

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