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L’abbé Clément, pourfendeur des faux guérisseurs.

Le vicaire de Champéry les déteste. Il qualifie les guérisseurs de « misérables imposteurs poussés par une sordide et insatiable avarice ». Louis Marclay, l’un d’entre eux, invente des fractures inexistantes, il pratique la saignée sans talent et il purge à grandes doses.

 

Érudit, curieux des sciences, l’abbé Jean-Maurice Clément croit plus aux livres qu’au genre humain. Lorsqu’un bipède lui emprunte un ouvrage sans le rendre, il le menace quasi de crucifixion ! En 1780, l’abbé Clément devient vicaire de Champéry, le village où il est né 44 ans plus tôt. L’abbé Clément souffre de tous les maux que son corps lui impose. Il subit des douleurs constantes, des rages dents persistantes, une vue déclinante. Il les combat par l’effort physique et intellectuel. C’est un rude gars – aux solides valeurs montagnardes ­­ – qui n’aime guère s’écouter. Ses contemporains le décrivent comme « tout d’une pièce », « énergique et même violent », « d’un tempérament un peu pessimiste ». « Un des phénomènes les plus curieux de la vallée », résume le doyen Philippe Bridel.

Plume leste et rageuse

La médecine du XVIIIe siècle se montre impuissante à soulager les maladies qui s’abattent sur l’abbé Clément ? Qu’à cela ne tienne, il rédige des tartines sur celles des Valaisans d’alors. Ses manuscrits inventorient les épidémies multiples et les milliards de microbes qui affectent les autochtones. L’abbé se renseigne sur la peste noire, la petite vérole, le typhus, la rougeole et autre scarlatine. Il demande des statistiques aux autres paroisses, les engueule quand les renseignements traînent de la missive. Car, l’abbé Clément a la plume leste, facile et parfois rageuse. Il existe par ailleurs une race sur laquelle il vomit une bille d’encre aussi noire que sa soutane : les guérisseurs. Dans « Réflexions ou mémoire sur le charlatanisme avec un précis d’examen sur les charlatans » (septembre 1781), ses mots claquent et il les distribue.

« Ces gens-là sont de misérables imposteurs, presque toujours de fidèles ignorants, dont le savoir et la capacité consistent dans une orgueilleuse témérité, une sordide et insatiable avarice et une effronterie insupportable, soutenue par plus ou moins de babil et mille faits supposés, par d’industrieuses supercheries, des vanteries et louanges empruntées, des suffrages mendiés, achetés ou extorqués ; par de fausses lettres ou attestations et que ces misérables imposteurs ont la précaution de publier et de faire publier de toutes parts, soit par d’autres vauriens vendus à l’intérêt, soit par un petit nombre de bonnes gens qui, plus heureux que prudents, ont eu le bonheur singulier d’être guéris ou soulagés par un pur effet du hasard et non point par le savoir ou la juste application des remèdes dans un téméraire et un ignorant. »

 Louis Marclay : « un braillard excessivement dangereux »

Dans l’Absolu Administratif du XVIIIe siècle, il existe un « Abscheid » de mai 1760 pondu par le gouvernement valaisan qui interdit « à tous médecins étrangers, chirurgiens, rhabilleurs, opérateurs, établis dans le pays ou de passage, de donner ou de vendre des remèdes, d’entreprendre des cures ou des opérations, avant d’avoir été examinés et approuvés par les médecins valaisans ». La Réalité Vraie se contrefiche de ce verbiage au grand dam de l’abbé Clément. Pour nourrir sa hargne, sa colère et son courroux, le Val d’Illiez affiche une forte densité de guérisseurs. L’un d’entre eux passe sous les fourches caudines de notre homme d’Église : Louis Marclay.

« Son orgueil intarissable à se louer par mille contes faux ou exagérés sur les prétendues cures et opérations dont il ne cessait d’ennuyer tout le monde, il avait, malgré tous ces défauts, acquis une certaine réputation dans les environs, même assez loin dans ce pays où le peuple est très crédule sur cet article. On peut ajouter à ce portrait, sans lui faire tort, qu’outre l’ignorance et l’arrogante vanité qui lui en tenait lieu, il était encore excessivement jaloux si on s’adressait à d’autres, cruel et sans pitié dans ses opérations, donnant pour l’ordinaire des médecines violentes, souvent funestes, beaucoup de saignées mal faites, etc., etc., en deux mots : un braillard excessivement dangereux. »

 « Jugements extravagants sur le sang »

L’abbé Clément taxe Marclay de vantard, qui s’attribue de « prétendues guérisons merveilleuses » mais pire, qui soigne des fractures imaginaires !

« Si je ne me trompe, il compte 300 ou 400 différents membres fracturés qu’il se flatte d’avoir guéris. Mais je sais aussi certainement qu’il a plusieurs fois déclaré des fractures ou des dislocations où il n’y en avait pas seulement l’ombre. Faute de connaissances, il tirailla, entre autres, à deux différentes époques, il y a quelques années, une pauvre fille, à force de bras, avec des aides plus forts que lui, manœuvre aussi cruelle qu’imprudente et dont elle a été très sensiblement incommodée depuis lors tandis que son mal était une contusion à l’épaule mêlée d’un peu d’extension, en voulant se retenir dans une chute. Qu’on interroge Françoise Torrenté de Troistorrents ! »

Pratique “médicale” de l’époque.

Comme les « vrais » médecins ou chirurgiens, le Louis pratique la saignée et il s’y prend plutôt comme un manche.

« Marclay fait ordinairement de trop petites ouvertures dans la saignée, ce qui occasionne souvent des ecchymoses considérables, comme je l’ai vu dans plusieurs personnes qu’il avait saignées. Sa coutume, outre cela, est de porter presque toujours des jugements extravagants sur le sang qu’il tire pour se donner un air de savant aux yeux de ceux qui n’y entendent rien, non plus que lui. »

 Un sens certain de l’exagération

Lorsque tu te rends en consultation chez Louis, le point TarMed ne limite pas les minutes de tête à tête. Marclay part dans la saga verbale.

« Une de ses abominables coutumes, c’est d’exagérer presque toujours considérablement le moindre mal aux yeux de celui qui l’a, avec des contes et des exclamations extravagantes, capables d’épouvanter et même de rendre malade. Il met tout à l’excès : un léger panaris, à son dire, est un chancre, etc. Une grande ignorance, jointe à une bonne dose de vanité lui dictent ces sortes de décisions effrayantes, bizarres et intéressées. Car si son malade ne guérit pas, alors il passe pour être comme incurable ; et si par un grand coup du hasard il guérit, il se flatte hautement d’avoir guéri un grand mal, une maladie difficile et dangereuse, qui par conséquent mérite un bon salaire, quoique dans la réalité ce ne serait qu’un furoncle. »

 Des purges à en faire sauter l’estomac

La purge au XVIIIe siècle.

Dans les « soins » proposés, Louis applique la purge. Et si cela ne marche pas du premier coup, il en remet plusieurs doses. Sans s’économiser !

« Ce qu’il a de bon et louable, c’est la coutume où il est de porter d’abord ses malades à recevoir les sacrements ; mais ce qu’il a encore de très mauvais dans sa pratique aveugle, c’est l’usage habituel de purger trop fortement ses malades, souvent violemment, cum euphoria et periculo mortis (avec plaisir et au péril de la mort). Sa maxime constante, quand une médecine ne purge pas à son gré ou à celui du malade, est toujours de redoubler, de tripler ou quadrupler la dose, en dût-on crever ; car il ne sait ce que c’est que de varier et changer de remèdes suivant les tempéraments, le sexe, l’âge et tant d’autres circonstances qui le demandent, dans les différentes maladies qui s’offrent. La prudence exige souvent de changer un remède et non point d’en augmenter étourdiment la dose, d’autant plus que l’on ferait plutôt sauter l’estomac de certains sujets que de les purger avec certaines drogues ; du moins n’avance-t-on rien que de leur exciter des efforts violents, mais inutiles et dangereux. »

 Et il y a pire encore !

 Lancé dans sa diatribe, l’abbé Clément avance tel un TGV survolté. Avant la gare terminus, il se fend d’une supplique.

« Qu’on examine tous ces meiges, ces rhabilleurs, ces charlatans, soit étrangers ou patriotes, tous ces ignorants et téméraires opérateurs, pour ne pas dire ces bouchers ou bourreaux, qui sont la peste de la société humaine, ces meurtriers effrontés, ces sangsues dangereuses et souvent mortelles ou mortifères ! Qu’on fasse examiner (par des médecins ou chirurgiens intelligents et capables) cette classe impertinente et si funeste à l’État de soi-disant médecins ou chirurgiens ! Qu’on leur fasse, tout au moins, subir un examen de bonne chirurgie, sans parler de médecine, et tout sera bientôt décidé, en suivant les règles de la conscience et de l’équité puisqu’ils en sont visiblement incapables ! »

 Juste au passage, je te glisse que Louis Marclay défunte en 1785, soit quatre ans après les larges extraits rédigés en 1781 et que je viens de t’offrir (l’abbé Clément le suit en 1810).

 

Tu ne me croiras pas mais le Louis Marclay se révèle juste un léger pipi de lynx face à l’urine de tigre d’un autre escroc. L’abbé Clément revient trois fois sur le cas inimaginable de la famille Durochey où il en avale son missel d’indignation ! Il y avait de quoi car c’est du lourd et du bien sanglant… que tu retrouveras en page 30 du livre « Une histoire de la chirurgie en Valais », en précommande sur internet et en vente dès fin août 2020 ! Oui, c’est une conclusion publicitaire, et alors ?

Joël Cerutti

Sources: Malades et médecins dans le Valais napoléonien, Michel SALAMIN (1989), Notes sur la santé publique et la médecine et Valais jusqu’au milieu du XIXe siècle, J.-B. BERTRAND (1939) et Un curieux témoin valaisan de la Révolution française : L’abbé Jean-Maurice Clément (1736-1810) vicaire de Val-d’Illiez (D’après ses lettres au chanoine Anne-Joseph de Rivaz), Pierre DEVANTHEY (1959).

 

 
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