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Album atypique dans la saga de Guy Lefranc, « Le Repaire du Loup » marque la première apparition du Valais dans une bande dessinée. Le scénariste Jacques Martin y parle, en 1970, de spéculation immobilière, de remontées mécaniques, de tourisme. Quelles traces a laissé cette aventure dans ma mémoire, celle du Val d’Anniviers ou des nouvelles générations ? Question à beaucoup de tranchant car vous y apprendrez que « Le Repaire du Loup » aurait pu avoir une suite voici dix ans…

 

Tu ne chipotes pas! Oui, oui, oui, avant « Le Repaire du Loup », quelques bribes de BD ont tricoté de vagues allusions sur le Valais… Ne serait-ce que Rodolphe Töpffer qui l’a traversé 18 fois et dessiné à la force de son poignet au milieu du XIXe siècle. Hergé, papa de Tintin, s’est encanaillé de par chez nous (je te le narre dans le tome 2 du “Valais surprenant et (d)étonnant” paru aux Editions Slatkine). Pourtant, cependant et j’assume: la première VRAIE trace de mon et ton canton explose dans « Le Repaire du Loup ». L’intrigue se passe aux alentours de St-Loup, dans le Val d’Annifer, secoué par des attentats. Bombes, rires sadiques et tête de loup taguées terrorisent les autochtones. Guy Lefranc enquête et sort une série de cadavres des placards locaux… 

Loup y es-tu?

Les Madeleines de Proust ne sentent pas la même chose pour tout le monde.

L’odeur qui enrobe la BD « Le Repaire du Loup » exhale des parfums de vacances d’hiver. Mes souvenirs la situent à Crans-Montana, dans le chalet familial d’un de mes plus vieux amis d’enfance, Pascal. Reviennent des senteurs de bois, de vieux papier. Il y a des lumières blanches de décembre, des après-midi où l’intensité des flocons n’incite pas trop aux sorties. Pas de télé branchée, alors les gosses lisent les très copieux recueils du Journal de Tintin. Du consistant pour les yeux ! Entre 600 et 676 pages le volume.  Les héros du Journal de Tintin se trimballent des noms aux sonorités rétros. Rappelez-vous de Luc Orient, Cubitus, Taka Takata, Dan Cooper, Comanche, Ric Hochet. Je vous les cite sans nostalgie car je n’ai jamais été un fan du Journal de Tintin.

Pourtant tous ces noms évoquent immédiatement une case, une planche, une ambiance, une image précise.

Lorsque je retrouve, sur des sites spécialisés, les couvertures des recueils 84 (avec Chick Bill en une) et 85 (Olivier Rameau à l’honneur), je sais d’emblée que c’est eux que j’ai eu en mes blanches mains. Dans cette avalanche d’aventures enfantines, dans ces épais recueil 84 et 85, se sont glissés en épisodes « Le Repaire du Loup ». Mes souvenirs ont zappé les autres sagas nunuches. Ils ont gravé dans l’hippocampe – la mémoire à long terme – les cases signées par le dessinateur Bob de Moor.

La quatrième aventure du journaliste Guy Lefranc sort en feuilletons, dans le Journal de Tintin, d’avril à septembre 1970. Lefranc hérite de la couverture du numéro 1121 – en début de publication – et celle du 1141, deux numéros avant sa conclusion. Deux «Unes » par ailleurs nettement supérieures à celles qui serviront, par la suite, aux diverses éditions et rééditions en albums.

Jacques Martin en Anniviers

Gamin, j’ignorais que le scénariste Jacques Martin s’était inspiré d’éléments dans le Val d’Anniviers pour composer son intrigue. « A un moment on me réclamait Lefranc de toute force et je ne trouvais pas de collaborateur. Bob de Moor m’avait dit que ça l’intéresserait, commente Jacques Martin dans une interview datée de juillet 2009 (et en intégralité dans la vidéo). Nous avons fait ensemble « Le Repaire du Loup » dans les Studio Hergé qui tournaient au ralenti. J’avais été faire des repérages pendant quelques jours, là-bas, à St-Luc dans le Valais Suisse (sic). Ce qui m’avait intrigué, c’est que je voyais une espèce de bâtiment (L’Hôtel Weisshorn, abandonné à l’époque). Je demandais aux gens : «Qu’est-ce que c’est ? ». On me répondait : « Rien, c’est rien… » Il ne fallait pas me dire ça, à moi. J’ai un peu enquêté, questionné de droite et de gauche. Je me suis rendu compte qu’il y avait une sombre histoire de téléphérique qui n’avait pas été mis au bon endroit. Les Anglais qui avaient acheté l’hôtel avaient trouvé un accord avec la commune pour faire un téléphérique qui montait là-haut. Tout d’un coup, les habitants se sont dits : « Des Anglais, chez nous ? » Les Suisses son t parfois assez xénophobes. On a déplacé le téléphérique de l’autre côté. Ce qui a ruiné ces gens-là qui n’ont plus eu de clients… J’avais pris des tas de photos, je suis revenu avec, on a fait l’histoire. Je fais les pré dessins, les croquis et Bob de Moor partait là-dessus, j’ai toujours fait comme ça… »

Sans avoir le grand air d’y toucher – St-Luc perche à 1655 mètres – Jacques Martin écorche ce qui gratte dans un Valais en pleine mue immobilière. La spéculation connaît un bel âge d’or bétonné. Maurice Chappaz n’a pas encore écrit « Les maquereaux des cimes blanches » (1976) mais il n’en pense déjà pas moins.

A 8 ou 9 ans, le scénario me passe un peu au-dessus de ma coupe au bol de l’époque.

Ce qui me chamboule, me fascine ? Le trait du dessinateur Bob de Moor.

Ce talentueux – et sous-estimé – artiste n’avait alors pas mis les pieds sur les lieux de l’action, le Val d’Anniviers. Pourtant, le bougre capturait la montagne comme rarement, en maître de cette ligne claire, style majeur dans la BD francophone. Du moins au XXe siècle.

Ligne claire oubliée à l’EPAC

Aujourd’hui, elle laisse relativement indifférent, les talents en devenir qui étudient le neuvième art à l’EPAC, «Première école suisse de bande dessinées et de game art », de Saxon. « Si l’on a « Le Repaire du Loup » dans notre bibliothèque ? De mémoire, je peux presque te dire que non, m’annonce le dessinateur et professeur à l’EPAC, Patrice Zeltner, un samedi matin, d’octobre 2016. A part un de mes élèves qui prépare un travail de diplôme sur la ligne claire, ce style est franchement connoté vieux, la bande dessinée de papa et de maman. Ce n’est pas spécialement une référence et je dois user de plein d’astuces pour les y sensibiliser. Je leur ai fait une pub d’enfer autour d’une expo sur Hergé à Lausanne. Je vois bien que certains se sont un peu sentis obligés d’y aller par sympathie envers moi ! C’est assez terrible ! Je le vois un peu par rejet envers l’ancienne génération. Ah si ! Il y a un truc qui marche. Je prends une case d’Hergé et je l’agrandis au maximum. Cela en jette et, du coup, je sens que l’œil des mes étudiants est un peu moins réactionnaire ! »

Le coup de la case qui devient un tableau, cela marche avec Hergé, Hugo Pratt, Milton Caniff, Frank Miller, Jack Kirby… et bien sûr Bob de Moor ! Lui, je l’ai appris plus tard, réalisait énormément de décors sur les albums de Tintin. Hergé lui avait confié, dès ses débuts, ceux d’ « Objectif Lune » et « On a marché sur la Lune ». Que j’adorais.

Dans les traces du Loup

« Le Repaire du Loup » possède sa singularité. Il s’agit du seul dessiné par Bob de Moor car Hergé, par la suite, interdira toute nouvelle collaboration entre lui et Jacques Martin. Ce traître avait quitté les Editions du Lombard pour passer à Casterman. Quand on change de crémerie, on ne prend pas avec soi la crème des assistants, faut pas ruer dans les boilles !

Cela explique aussi qu’avant d’être publié sous forme d’album, « Le Repaire du Loup » a attendu quatre ans. Chez Casterman, l’album arrive le premier janvier 1974 dans une indifférence médiatique valaisanne absolue. Dans un travail de bénédictin, j’ai parcouru toute la collection du Nouvelliste de cette année sans en trouver la moindre trace. A la décharge du quotidien valaisan, l’époque considérait la BD comme un genre des plus mineurs et les maigres pages culturelles donnaient de l’espace à de la littérature plus majeure.

Dès janvier 1974, l’éditeur assure que « Le Repaire du Loup » n’a jamais cessé de bien se vendre.

Dans la série des Guy Lefranc, c’est lui qui s’écoulerait le mieux au Canada. «Et en Valais » ajoute un dossier dans un recueil « Tout Lefranc ». Une affirmation purement chauvine ? «Non, depuis que j’ai ouvert mon magasin, « Le Repaire du Loup », cela reste une valeur sûre, me garantit de vive voix Christine Baumgartner en 2016 alors gérante du magasin « La Bulle », à Sion, une survivante des magasins spécialisés en BD. Je le commandais régulièrement, il y a des clients fidèles pour ça. Des bandes dessinées sur le Valais, il n’y en a pas tant que ça, « A la recherche de Peter Pan », le « Tu seras reine » de Derib, une autre, jamais rééditée, autour des fresques archéologiques de Sion… »

Sur Sierre, la librairie Zap se contente d’un minimum vital en BD, les dernières publications sans les grands classiques de base. Loin, loin, loin est le temps où quatre librairies parsemaient la grande rue. Aux débuts du Festival International de la Bande Dessinée, à Sierre, il y a même eu une 100% BD – La Marge –  sous la « direction » de Rolf Kesselring, durant presque deux ans. A la Médiathèque de Sierre – où, là encore on s’est arrangé pour laisser partir la bibliothèque offerte par Hugo Pratt – figurent une bon nombre d’albums de Lefranc – 27 en tout – dont évidemment « Le Repaire du Loup ».

Par contre, dès l’on revient aux alentours de St-Luc, les réactions se contrastent.

A la Bibliothèque d’Anniviers, il n’y « a pas d’exemplaire de cette BD de Jacques Martin », m’avoue Christine Steullet. A l’Office du Tourisme de St-Luc, «rares sont les personnes qui font mention de la BD « Le Repaire du Loup » lors de leur visite», m’indique Karen Mardiné, employée d’accueil et d’animation. Contacté par mail, L’Hôtel Weisshorn ne donne pas signe de vie, normal, la hors-saison guette. Le WWF Valais – qui devrait être sensible au message écolo de ce « Repaire » ne moufte pas non plus.

Une légère reprise s’amorce avec la Commune d’Anniviers grâce à Olivier Zufferey, responsable du service des constructions.  « Nous avons pu entendre certains visiteurs parler de la BD et se rendre à l’hôtel Weisshorn pour découvrir le bâtiment qui est en page titre de la BD…» Un niveau de plaisir supplémentaire est franchi après avoir contacté L’Hôtel le Grand Chalet Favre, qui figure dans « Le Repaire » sous le nom de «Pension Faber». «Nos clients mentionnent de temps à autre cette bande dessinée dont ils ont  entendu parler, révèle Anne Françoise Buchs Favre. Ils sont ravis. Comme vous le savez certainement, nous avons le Bella Tola depuis 20 ans et le Grand Chalet Favre que depuis 3 ans, la grande partie des personnes qui connaissent cet ouvrage sont nos hôtes du Bella Tola. Nous l’avons en effet dans la bibliothèque de L’Hôtel Bella Tola. Malheureusement, parfois les clients l’empruntent et ne la rendent pas.»

Ludovic Gombert nettoie chaque case!

Chez les fanatiques intégristes de la ligne claire, « Le Repaire du Loup » reste un doudou essentiel. En mai 2015, pour 99 euros, dans un tirage limité (et épuisé) à 250 exemplaires, l’éditeur français Ludovic Gombert, le publie en grand format (28,5 cm sur 38) dans une version remastérisée en noir et blanc.

Il ne ménage pas sa peine et s’en donne beaucoup.

« J’ai travaillé sur Photoshop pour enlever les points noirs dans chaque case. Soit environ un mois de travail à raison de 6 à 8 heures de travail quotidien. Je suis sûrement trop perfectionniste mais autant faire les choses bien. Au final, je n’ai pas gagné d’argent, j’ai équilibré le projet, mais je suis heureux de l’avoir fait car c’est un album qui a bercé ma jeunesse et il faut savoir se faire plaisir », avoue Ludovic Gombert.

Sur des sites spécialisés, des planches originales du « Repaire » cherchent des acquéreurs. La planche 42, 48 X 36 cm, par exemple, est cédée/adjugée pour 2 500 euros.

Repas arrosé et Retour du Loup

A force d’épousseter les informations sur les méandres de la toile, un forum de discussion, lâche une petite bombe en avril 2009. Michel Jacquemar, alors scénariste de Lefranc, révèle qu’il a en projet « Le Retour du Loup » ! Lors d’un repas arrosé et très animé, en novembre 2008, le dessinateur André Taymans lui propose l’idée d’une autre aventure de Lefranc dans le Val d’Annifer.

« Je suis resté un moment silencieux, regardant André d’un air surpris après qu’il ait lâché cette proposition inattendue, entre la poire et le fromage(…) dans le décor enchanteur d’un restaurant de la Grand-Place de Bruxelles, aménagé dans une splendide cave voûtée du 17e siècle… (…) Je me rendis alors compte qu’André me regardait en souriant ; il savait qu’il avait gagné : j’étais pris au piège, car, désormais, je n’aurais de cesse de découvrir la nature de la nouvelle menace qui plane sur le Val d’Annifer, qui, décidément, n’a pas encore livré ses ultimes secrets ! »

De l’histoire même, Michel Jacquemar ne crache que des bribes de morceaux dans ses confidences. Elle peut se lire sans connaître le premier album qui apparaît par flashback.

« La prédiction faite par Lefranc à la fin du « Repaire du Loup » s’est réalisée : « Voyez-vous, pour certains le sixième sens est le sens des affaires !… C’est le cas de ces gens qui vont transformer Saint-Loup en super station ! Croyez-moi ! Et ce sera la punition du maire Valadin et de ses complices, qui ont agi comme des rapaces !… Mais de petits rapaces !… Maintenant, ils vont en affronter de plus gros ! De très gros, même!…» 

Michel Jaquemar, tout feu tout flamme, oublie la charrue, les bœufs, la route, amène le projet tout ficelé à Casterman.

« Enthousiasmé par le projet, j’ai écrit directement le scénario – avec dialogues “définitifs” et “story board” – en “sautant” le stade “synopsis”… »

L’éditeur crache un « non catégorique ». Il a repris les aventures de Lefranc pour les situer dans les années cinquante. Et « Le Repaire » pose sa chronologie vingt ans plus tard.

Le «Retour du Loup» en rade, certes, mais le scénariste original, Jacques Martin est déjà revenu dans le Val d’Anniviers…

Discours du 1er août!

Le 9 juillet 1990, Le Nouvelliste nous apprend le vernissage d’une expo, à la Bella Tola, autour de la BD, qui alterne cases et photos des lieux concernés. Le journaliste (pb) disserte sur une école de BD à Bruxelles qui s’appelle aussi St-Luc et que « St-Luc n’est autre que le patron des peintres et des dessinateurs ». Nulle citation de Jacques Martin, pourtant revenu sur les lieux de son crime scénaristique. Il s’en amuse en juillet 2009. «Ils m’ont même invité, à ma grande surprise, à faire le discours du 1er août. Donc,  ils ne m’en voulaient pas trop d’avoir dévoilé leurs petites histoires. Je dois dire que ça s’est beaucoup transformé. Maintenant, la station, y’a des constructions en béton partout. Le côté « vieux village suisse » est en train de disparaître et ça, c’est navrant… »

Les Madeleines de Proust ne sentent pas la même chose pour tout le monde.

Autrefois, celui du vieux bois des chalets et de ses mythes sur papier. Aujourd’hui des odeurs ravivées par une enquête autour des souvenirs et leur réalité contemporaine.

Joël Cerutti

Toutes les reproductions des couvertures de cet article portent le copyright des éditions Casterman et vous incitent à (r)acheter cet album.

Une première version du texte qui suit est parue dans le numéro 2 du mook “L’Imprévisible” (mars 2017). Je l’ai retravaillé pour www.valaisurprenant.ch.

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