Sélectionner une page

Seule photo validée par l’intéressée qui provient de l’excellent site “https://synchro.click/”.

Un blog, un club de lecture, des événements littéraires… Après 44 ans de librairie « classique », Dominique Dorsaz a lancé plein de libres joyeusetés littéraires. Cela se passe sur internet, dans son jardin, sous son propre toit ou chez la vigneronne Marie-Thérèse Chappaz.

 

Solitaire ? Mon œil ! Voire les deux derrière mes lunettes. Dans son cosy jardin de Fully, Dominique Dorsaz (dite la « libraire solitaire », nom de son site) est déjà entourée par une luxuriante végétation, des chaises, une table et une yourte ! Selon le soleil ou les crachins, le Club de lecture Les Griottes débat en plein air ou parfois sous protection mongole. « Griottes, à cause des griots d’Afrique ou du fruit un peu acidulé », explique Dominique Dorsaz (toujours la « libraire solitaire », donc…). Une fois par mois, une quinzaine de lectrices fanatiques y présente ses coups de cœur. « Cela fonctionne à fond, il n’y a aucune structure ou limite, la parole y est libre et c’est génial », témoigne Dominique.

Une yourte installée à l’année dans le jardin de Fully.

Tu te goures méchamment si tu crois que l’ambiance y est compassée, précieuse. Le style qui sirote la tasse de thé le petit doigt vertical. Il y a certes du thé et aussi du vin rouge. Et ça gueule parfois ! « Au moment des Césars, il y a eu des débats houleux autour de Roman Polanski ! » Certaines adeptes n’hésitent pas à se déplacer depuis Lausanne ou Zürich. « Cette dernière s’arrange pour aussi venir voir ses parents… » Après, il y a repas ou soupe au sommaire. Le livre ? « C’est le partage d’une idée, d’une sensibilité avec enthousiasme ! », dit Dominique. Les Griottes, frustrées par le diktat du confinement, se sont quand même assemblées… via What’s App. « Nous avons échangé des vidéos, il y avait de ces mises en scène, des trucs de dingues. » Toutes les contraintes sont édictées pour être contournées et détournées. Notre libraire solitaire en sait quelque chose.

La passion du sacerdoce

L’automne passé, dans la revue littéraire romande La Cinquième Saison, Dominique figure au dossier des « Librairies marginales ». Avec sa plume et ses mots, elle détaille la naissance de son « sacerdoce ». Sur les « genoux de sa mère », elle apprend à lire avant même d’aller à l’école. Camée aux chapitres, elle se gave du moindre mot imprimé. Elle « pioche dans la bibliothèque familiale, passant de Cesbron à San-Antonio. » Le cas s’aggrave à l’adolescence où elle entame son apprentissage à la librairie Gaillard. « Ce métier est tout de suite devenu une passion. J’aimais le va-et-vient continu des clients, leurs demandes insolites… » A Saint-Maurice, avec l’aide de Félix son époux et d’amis, elle se « bricole » sa première librairie indépendante. Elle initie, en bonus, l’association Littera-Découverte qui permet la naissance d’un salon de livres pour la jeunesse « unique en Suisse ». Le voyage dure vingt ans pour Dominique puis elle passe le flambeau à une de ses « anciennes » apprenties. De Saint-Maurice, la libraire pérégrine vers Martigny, à l’entrée d’un grand supermarché au centre la ville. Un lieu minuscule où le centimètre carré se laisse désirer. Le handicap est comblé par la densité.

Maxime à l’entrée du domicile de Dominique…

« La librairie, c’est un mode d’expression par le choix de ce que tu vends, de ce que tu mets en vitrine. J’adorais le mouvement, la fébrilité de Noël. On ne compte pas ses heures. J’ai appris la rigueur dans la gestion, à faire aussi la différence entre la rentabilité et les bénéfices. » Justement, son CA, à l’époque, se consolide autour du million annuel. Avant que la maladie – celle qui impose des chimios – ne la cueille et que les dirigeants de la grande enseigne décident de boucler leur dernière librairie. Flamme éteinte ? Une amie, devant un café, propose de la raviver. Elle amène le financement, Dominique apporte expérience et réseau. Une association qui baigne d’abord dans l’huile puis tourne au vinaigre quand on glisse de copine vers collègue. Un statut qui représente une masse salariale « licenciable ».

Une autre partition

À une année de sa retraite, Dominique encaisse, se ressource depuis son jardin aux côtés de sa famille et de ses amie.s. « La librairie se rapproche d’un instrument de musique. Tu joues du piano toute ta vie et soudainement on te l’enlève. Alors cela t’oblige à te mettre au violon… » L’instrument change, pas les partitions.

Dominique rebondit avec le blog « La libraire solitaire ». La première chronique – sur un polar italien – paraît le 17 septembre 2018. Depuis le site, les clients fidèles ont la possibilité de commander ces ouvrages ou d’autres. « Même si la rédaction d’une chronique me prend une demi-journée, je vends rarement les livres sur lesquels j’écris ! », s’amuse-t-elle. Être « marginale », cela permet d’écrire en dehors des droites lignes banalement tracées.

Dans cet espace vierge, Dominique s’éclate avec Les Griottes, libère des Cellules poétiques, un Café Croissant poétique, des rencontres avec des auteurs. Youhouhou !!!!

 

Ces événements ont trouvé leur quartier de prédilection dans la fameuse Grange de Marie-Thérèse Chappaz. « C’est une grande amie et le lieu est magnifique, très classe, tout en bois… » Les vers, les rimes, les césures y dénichent par ailleurs leur public. « Un dimanche matin, attirer soixante personnes, je dois avouer que j’étais moi-même étonnée. Il y a de toutes les tranches d’âges ! » Par hommage ancestral et coup de chapeau mérité, certains événements se concentrent autour de Maurice Chappaz et Corinna Bille. « Il y a eu des lectures avec les comédiens Olivia Seigne et Roland Vouilloz. Les textes étaient entendus dans des casques et le public pouvait se promener dans les vignes aux alentours. Cela a été joué trois fois, et les trois fois, nous avons eu cinquante spectateurs ! » Dans une autre Grange (celle d’Emile), l’artiste Aurélie Emery y a interprété sa mise en musique des poèmes de Corinna. « Je me demandais comment c’était possible ! », confie Dominique.

À l’Abbaye du Châble – où habitait Maurice Chappaz –, la libraire découvre des piles énormes de toutes les œuvres du sieur et de Corinna. « Il y avait des milliers de livres neufs, des trésors dont certaines œuvres qui étaient épuisées… » Ce stock transite vers St-Pierre-de-Clages, à la bouquinerie du Double Monde, et il séduit petit à petit ses acquéreurs.

A la bouquinerie Double Monde de St-Pierre-de-Clages, le “rayon” Corinna-Maurice. Photo empruntée sur leur site.

La retraite officielle de Dominique est effective dans sa réalité administrative. La liberté que s’octroie aujourd’hui la libraire lui remplit son agenda avec une énergie renouvelée. « Quand tu auras compris l’ensemble, alors tu comprendras les parties. Donc commence par comprendre l’ensemble », écrit Tony Hillerman dans « Le Peuple de l’ombre ». Un auteur choisit à dessein et qui sert avec un panache confondant une conclusion bluffante.

Joël Cerutti

PS: Autre portrait: https://synchro.click/portraits/dominique-dorsaz-libraire-solitaire/

Site : http://librairesolitaire.ch/

Tu pourrais aussi aimer:

La Bulle 2.Ø : « On est en constante mutation, tout le temps ! »