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Devant l’école de Conthey, trois musiciens se découvrent une mutuelle passion pour le drone. Ces cinglés y utilisent des synthés d’un autre temps qu’ils ont construits de leurs propres mains. La sublimation de la bidouille électronique, avec un son sans formatage, s’est découverte le samedi 19 octobre au Kremlin de Monthey. stromImorts y a inventé une nouvelle musique au film “Antichrist” de Lars von Trier.

 

Ils ont les barbes aussi fournies et touffues que le câblage de leurs instruments, ceux du trio stromImorts. Une pilosité digne du Kamarad Marx, si j’ose, car ils répètent depuis quelques jours dans la salle du Kremlin, à Monthey. Ils ont mis un lundi entier à se brancher et ils posent à présent des notes faussement monocordes sous la luminosité variable du grand écran… En langage qui se la joue moins, stromImorts prépare une nouvelle bande musicale au film « Antichrist » de Lars Von Trier. Le mercredi 16 octobre, ils ont franchi le cap des 40 minutes du plutôt ardues premier chapitre. « On a laissé la partie avec la musique classique qui est un peu bizarre. Elle se situe entre deux notes et on doit s’y glisser », me dit en substance Olivier (Hähnel).

Lui, Mathieu (Jallut) et Didier (Séverin) ont la technologie joyeusement volubile. Arnaud, un ami commun et responsable de notre rencontre m’avait prévenu : « Tu veux du surprenant ? Avec eux, tu vas être servi ! »

Je confirme.

Ce sont des dingues de fréquences, des chtarbés des gammes, des zinzins du chromatique.

Des comme eux, en Valais, cela respire les exemplaires uniques, cela ne crapahute pas autour des bisses. Ils se reconnaissent un père spirituel dans leur démarche : Richard Jean, celui qui depuis les années huitante triture des sons en impro. Eux, stromImorts, ils appellent ça du « drone electro hypnotique ». Ne crois pas, comme moi, qu’ils télécommandent des engins avec des gros yeux en spirale qui musicalement te demandent de leur faire confiance… Un drone avec hélices, quoi. Non, ici, le drone type un genre musical, un style « bourdon » (traduction française du mot).

Le logo de strom|morts a été designé par le talentueux illustrateur genevois Helge Reumann https://helgereumann.tumblr.com/

 

Dans un déluge de termes où j’essaie de piper quelques mots au passage, Didier m’initie à ses instruments. Chez lui, aucunement ô grands milliards de jamais, le son ne sera standardisé.

« Je cherchais un truc qui allait m’occuper un moment… »

De fait, SON synthé à lui, prend 5-6 ans à se construire. Il remet à son goût du jour des appareils qui tombaient sous le coup de la désuétude technologique. Didier, avec une gourmandise non dissimulée, me décrit le bruit blanc qui éclot grâce aux modulateurs et oscillateurs. Il libère un son, hors calibre, qui réserve des surprises.

Bidouilles et bricole acoustique

Olivier, posé en face de Didier dans la salle du Kremlin, est en « mood » très Moog. Il compile trois appareils dont un de 1981 « né en même temps que moi ». Presque passés à la trappe du progrès, la firme Moog a connu une seconde jeunesse sonore. Certains synthés analogiques s’arrachent à 5000 francs. Comme les brevets sont tombés dans le domaine public, des clones qui « sonnent comme le vrai » sont disponibles à 300 francs ! Dans cet empire de la bidouille et de la bricole acoustique, Olivier et Didier me présentent un « synthé monophonique qui produit une seule note à la fois et qui doit s’accorder avec un oscillateur. Chaque oscillateur produit une fréquence avec formes d’ondes de base… » Ah ? Bon d’accord. Ensuite ils me détaillent avec des chiffres les ondes et j’avoue que mon stylo ne court pas assez vite sur le bloc-notes. Ces petits engins ont d’ailleurs leurs humeurs. Le synthé chauffe une heure pour s’accorder « comme un vrai instrument ». Il en sort du 446 herz avec des « harmoniques paires et impaires qui vibrent aux octaves supérieures ». Tu montes le filtre et se pointe la distorsion. « Là, ça chante ! », jubile Olivier.

Je leur balance qu’ils « sculptent » le son, ça leur plaît. Ils émettent aussi la définition de « design sonore », ça me plaît également. Lorsqu’ils bossent en résidence, comme c’est le cas pour cet « Antichrist », ils posent un cadre.

« On sait ce qu’on fait » puis ils laissent se poindre les étonnements. « Un réglage d’un dixième de millimètre différent et ce n’est plus le même son. On doit vivre avec ça… »

« Le son évolue tout du long. Il est flottant en soi, c’est une pure beauté. Il devient méditatif, physique, on doit sentir qu’il y a une personne qui touche les boutons », complète Mathieu, le guitariste.

Je souffle. En une demi-heure, je suis passé par un bizutage du décibel futé qui combat mon ignorance avouée dans ce domaine ! Notre trio n’aligne pas du savoir pédant, ce qui serait difficile à la lecture de leur CV.

Epaisse étoffe de vécus

Le genre utilisé pour « Antichrist » cultive le drone, style que Wikipédia qualifie de populairement « faible ». C’est un point de vue… Au printemps 2019, Didier s’est retrouvé au milieu de la jungle thaïlandaise à le jouer devant un public pas si clairsemé. Fin septembre, il tournait, toujours sur le mode drone, en Russie. L’administrateur des Caves du Manoir (Martigny) a la note voyageuse.

Ce qui ne date pas d’hier. Au béotien absolu que je ne me cache pas d’être, même le nom de son ancien groupe – Knut – éveille une étincelle dans ma mémoire. Son metal hardore – un terme qui n’existait pas dans les années 90 – lui a permis d’être le seul en Europe à signer avec un label américain « plutôt à la pointe », Hydra Head. « Knut, c’est l’idole de ma jeunesse », avoue Olivier qui avec Mathieu chantait et tenait les synthés d’un autre groupe, Abraham. Tu jettes un œil sur leurs bios , tu palpes l’étoffe de leurs vécus, plutôt épaisse. Elle s’étire sur des centaines de dates en Suisse, Europe, Angleterre, Etats-Unis.

Chatte, surnommée “The Master”.

Automne 2018, la synchronicité place ces Vaudois et Genevois dans notre canton. Deux parce qu’ils ont été adoubés par des épouses valaisannes, un troisième parce qu’il revient à ses racines. « Les Séverin, m’assure Didier, cela vient de Erde ! J’y étais déjà durant toute mon enfance, lors des vacances, chez mon oncle paternel… »

stromImorts stimule

Le trio réside à Conthey. Il se retrouve, en bon pères de familles, devant l’école, attendant leurs enfants respectifs. La conversation se lie, ils découvrent leurs accointances communes pour le drone, les synthés analogiques… Le Power Drone Central studio s’assemble chez Olivier, au grand bonheur de la chatte Sacha (à peu près 13 ans d’âge), sensible aux vibrations de stromImorts.

Cette nouvelle formation stimule, ils y composent comme des bêtes, quasi au quotidien quand leurs gosses dorment du sommeil des justes. Sur concours, ils décrochent le droit de sertir la bande musicale d’ « Antichrist » de leurs harmonies. Une démarche – en résidence d’artiste – portée par diverses institutions.

La livraison a été réalisée le samedi 19 octobre vers 20 heures à l’ouverture des portes du Kremlin. La féline Sacha n’y était pas mais il pouvait y avoir plein plein d’autres chats dont toi… C’était une proposition, pas une injonction !

Joël Cerutti

https://strommorts.bandcamp.com/

https://www.instagram.com/strommorts666

https://www.facebook.com/strommortsdrone

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